Transcription de l’introduction à la table-ronde sur “les grandes constantes du monde” le 6 juillet 2018, lors des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence 2018 sur “les métamorphoses du monde”, organisées par le Cercle des Economistes. Les retranscriptions vidéo sont disponibles pour chaque session sur le site des rencontres.

Comment penser l’avenir dans un monde en plein changement ? C’est évidemment une question importante pour tous ceux qui ont des décisions à prendre et des stratégies à élaborer. Comme d’habitude, pourrait-on dire ! Sauf que nous sommes dans une période où l’incertitude semble s’être considérablement accrue ; l’incertitude qui comprend à la fois les risques connus et les risques mesurables mais aussi tout un ensemble de situations qu’on ne connaît pas, qu’on ne peut qu’appréhender indirectement. La gestion de cette incertitude fondamentale est au cœur de nos débats. Nous avons dans ce panel à la fois des décideurs et des chefs d’entreprises dont j’imagine que c’est le quotidien de gérer l’incertitude. Et ce sera très intéressant de savoir comment ils s’y prennent dans la situation actuelle.

Dans un tel contexte, il est important de réfléchir à ce qui est permanent, à ce que l’on sait. Au vu de l’actualité très changeante, on a envie de dire dès le début que ni les institutions, ni probablement le socle de valeurs auxquelles nous croyons, ne peuvent être considérés comme permanents. La mondialisation elle-même, comme système institutionnel régulant les échanges de toutes natures, semble ne pas être permanente. En revanche, son fondement, c’est-à-dire l’interdépendance, peut certainement être envisagé comme permanent, dans la mesure où à la fois les progrès techniques, la facilité des déplacements et les échanges de toute nature impliquent cette notion d’interdépendance, bien au-delà de la façon dont on l’analyse à partir des institutions existantes. Quand on réfléchit aux permanences dans le monde actuel, je crois que l’interdépendance, qui est au cœur de nos sociétés, que ce soit au niveau national, international ou interrégional, est un point de départ très important. Or avec l’interdépendance vient une tension irréductible entre coopération et conflit. Je voudrais donc mettre brièvement l’accent sur quelques dialectiques qui me semblent également permanentes.

La première tension dialectique se situe donc entre coopération et conflit. On peut considérer que l’ordre mondial qui a été mis en place après la Seconde Guerre mondiale est une réponse institutionnelle à cette dialectique. En fait, au regard de l’Histoire, ce n’est probablement qu’une parenthèse, et on ne peut guère considérer ce qui a été construit comme permanent. On en voit aujourd’hui quelques symptômes. Il est urgent de penser la suite, c’est-à-dire de chercher à dépasser ce que l’on a fait en prenant en compte toutes les évolutions qu’il y a eu depuis. Croire que les institutions sont permanentes, est une erreur qui peut en fait accentuer la crise, parce qu’on n’est plus capable d’anticiper assez tôt les transformations nécessaires. Voilà une première tension entre coopération et conflit, qui me semble représentative de tous les débats, y compris au niveau européen. On peut analyser l’Union européenne dans des termes similaires.

Cette dialectique elle-même fait écho à une deuxième dialectique entre paix et violence. Les travaux historiques, que l’on pense aux thèses d’Ibn Khaldoun[1] ou à la vision wébérienne du rôle de l’État avec le monopole de la violence, font apparaître cette relation indissociable entre violence et paix. On a besoin de violence pour établir la paix, mais une fois que la paix est établie, on perd la capacité de penser la violence et on devient, logiquement, plus vulnérables à la violence. Je crains qu’à l’heure actuelle on ne pense pas assez à cette interaction ; c’est préoccupant car s’imaginer que la violence appartient au passé est probablement une erreur historique, comme on le voit dans un certain nombre de régions du monde. Il est très important de réfléchir à comment maintenir cette permanence dont l’Europe a bénéficié, qui est de pouvoir vivre en paix pendant de très nombreuses années. C’est un redoutable défi politique.

Cette dialectique dont je parlais fait écho dans le domaine économique à la dialectique entre stabilité et crise. Là aussi il y a permanence. J’ai toujours été fasciné par le fait que dès qu’il y a une crise financière, on analyse la crise elle-même et on cherche à lui trouver des raisons techniques, des causes premières. Mais quand on fait cela, on n’apporte pas d’explication au fait que ces crises sont récurrentes depuis de très nombreuses décennies voire de nombreux siècles. À la fin du XIXe siècle, l’économiste Clément Juglar a été l’un des premiers à étudier les cycles économiques. Il analysait les crises de façon extrêmement pertinente : il observait que dès qu’il y a prospérité, on ne pense plus à la possibilité de crise. On croit que la prospérité est éternelle, comme dans le cycle paix et violence. On s’endort, on laisse s’installer une sorte de complaisance, d’aléa moral qui donne aux risques une apparence trompeusement éloignée et on prépare de fait la crise suivante. La crise « remet les pendules à l’heure » et fait alors repartir la machine sur une nouvelle vague de prospérité. Il y a eu d’autres analyses au début du XXe siècle qui décrivent de la même manière des alternances de périodes d’enthousiasme excessif suivies de périodes de désillusions tout aussi excessives. On ne voit guère de raisons techniques derrière cette dynamique, mais plutôt des raisons humaines, issues du comportement des individus et des sociétés, et qui relèvent de la psychologie.

Tout cela conduit à mettre en exergue des éléments de permanence qui sont en fait des comportements individuels et collectifs, souvent fondés sur l’accaparement de la rente, la recherche du pouvoir et le maintien du pouvoir. Là aussi il y a des risques de confusion :  on a par exemple tendance à analyser l’individu comme un être doté de raison, que cette raison donne accès à la connaissance qui peut guider ses actions et dont le stock continue de s’accroître jusqu’à des formes de connaissance « ultimes ». Mettons !  Mais c’est un peu une vision de « fin de l’histoire », et il faut la mettre en regard notamment des travaux très intéressants de Hugo Mercier et Dan Sperber[2]. Pour eux, la raison n’est pas utilisée pour acquérir davantage de connaissances, mais pour « avoir raison » dans les délibérations, pour construire et structurer des arguments (qui peuvent être tout à fait non « raisonnables » ou carrément insensés). Je crois que ce rôle de la raison est aussi l’une des permanences. Cela explique pourquoi il y a cette tension aujourd’hui entre vérité scientifique et discours raisonné, qui parfois fait totalement abstraction de la connaissance scientifique. C’est évidemment préoccupant et cela renvoie aux limites de notre propre vision de la science : dans la vulgate en cours, on attend de la science un certain déterminisme de l’action, on a envie que la science nous dise quoi faire. Mais son rôle de la science est d’abord d’éclairer la délibération, d’éclairer la prise de risque. Ce n’est pas de dire quoi faire. Parce que dans le quoi faire, il y a toujours un élément de risque. Nous sommes prisonniers d’une espèce de vision déterministe des choses qui, pour moi, n’est pas tenable à terme.

La permanence ne peut donc pas résulter d’un déterminisme scientifique. Sauf en ce qui concerne les grandes lois physiques, elle se construit dans la délibération démocratique. L’enjeu de la situation aujourd’hui est de rappeler et défendre les valeurs auxquelles nous croyons ou voulons croire. C’est fondamental. Par exemple, je ne sais pas aborder le débat des migrations sans partir des valeurs, sans d’abord affirmer que les migrants sont des êtres humains, et non des objets de choix politiques et techniques. Quelles sont donc nos valeurs ? Un être humain en vaut-il un autre, ou non ? La réponse – que j’espère collectivement positive – a une répercussion énorme sur la façon d’envisager les migrations, quelles que soient les contraintes politiques. Or, il faut vouloir nos valeurs. Elles sont aujourd’hui trop absentes du débat. Et si on veut que ces valeurs auxquelles nous croyons soient permanentes, il faut construire cette permanence. C’est probablement tout l’enjeu de notre discussion.

[1] Ibn Khaldoun, né à Tunis en 1332, mort au Caire en 1406, homme politique, historien de l’Islam, géographe et sociologue avant l’heure. Al-Muqaddima, introduction à l’histoire universelle (1377) est son œuvre principale.

[2] Mercier, Hugo et Dan Sperber (2017), The Enigma of Reason. A New Theory of Human Understanding. Harvard University Press.