Le yuan sous pression

Le 29 septembre 2003, par Pierre Jacquet,

Depuis plusieurs mois, le gouvernement chinois se trouve sous pression pour laisser le yuan s’apprécier. En termes de parité de pouvoir d’achat, que l’on retienne des calculs scientifiques ou la comparaison que propose l’hebdomadaire The Economist des prix locaux du Big Mac, la monnaie chinoise est sous-évaluée de plus de 50 %. Or, la Chine est depuis quelques mois membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et bénéficie donc d’un accès normalisé aux marchés des autres pays membres. Le dynamisme de son économie et de ses exportations nourrit évidemment un débat international intense.

Dans un contexte de déficit croissant des paiements courants, le Congrès américain s’est ému de la forte progression des importations en provenance de Chine et a concentré ses critiques sur le maintien d’un taux de change sous-évalué qui donnerait à la Chine un avantage compétitif indu. L’Administration américaine, navigant au plus juste entre les tentations protectionnistes du Congrès et le souci de maintenir un système commercial ouvert, a relayé ces préoccupations par l’intermédiaire de son Secrétaire au Trésor et a demandé à la Chine d’introduire davantage de flexibilité dans son régime de change. Le Japon a emboîté le pas. Et, en Europe, certaines voix ont observé que l’euro se trouvait un peu seul pour absorber la dépréciation du dollar. D’où le communiqué du G7 à Dubai appelant les grands pays à adopter un régime de changes flexibles. Avant d’être économique, cette recommandation est bien sûr politique et mercantile. D’ailleurs, si la flexibilité du yuan paraît souhaitable aujourd’hui, on se souvient qu’à la suite de la crise asiatique de 1997, les pays industrialisés appelaient la Chine à ne pas céder à la tentation de dévaluer le yuan et à conserver son taux de change fixe vis à vis du dollar.

Le taux de change d’équilibre est insaisissable dans un pays émergent qui connaît une croissance rapide et un besoin de réformes de grande ampleur. D’ailleurs, les marchés semblent anticiper aujourd’hui une hausse du yuan, mais l’état du système bancaire chinois et les besoins de restructurations internes, dans un contexte d’ouverture du pays, pourraient tout aussi bien refroidir les investisseurs et pousser le yuan à la baisse. Aujourd’hui, les réserves du pays en devises s’accumulent à vive allure, atteignant 350 milliards de dollars en juin 2003, en contrepartie du dynamisme des investissements directs étrangers. Si ce dynamisme se poursuit, c’est un déficit des paiements courants qu’il faut pour équilibrer la balance des paiements et limiter l’accumulation de réserves. Dans ce sens, le taux de change du yuan est en effet sous-évalué en termes réels puisque la balance des paiements courants chinoise est excédentaire.

Cependant, cet excédent courant se réduit sensiblement depuis deux ans, et pas seulement parce que les Chinois semblent avoir artificiellement accentué leurs achats de pétrole et de matières premières. Le mercantilisme des partenaires commerciaux de la Chine est à courte vue : à moyen terme, et l’effet peut être rapide, l’élément marquant reste le développement de l’économie et du marché chinois : les importations seront aussi dynamiques que les exportations, et c’est déjà ce que l’on observe, notamment en provenance des Etats-Unis et du Japon. Concurrent certes majeur, la Chine est aussi un marché en forte expansion.

Les besoins de réforme de l’économie chinoise impliquent d’importants déplacements de main d’œuvre, de secteurs pléthoriques vers les secteurs manufacturiers d’avenir. Un taux de change réel sous-évalué est plutôt dans un tel contexte un atout, car il facilite l’ajustement. L’inconvénient majeur d’une telle politique, à savoir le risque de pressions inflationnistes, ne se matérialise pas ici, puisque la Chine flirte plutôt depuis quelques années avec la déflation. En outre, les entreprises et banques chinoises ont pris l’habitude de la stabilité du taux de change yuan/dollar et ne disposent pas des instruments financiers de couverture du risque de change qui résulterait d’une plus grande flexibilité.

Pour toutes ces raisons, ce n’est pas vraiment le moment de changer de régime de change et laisser le yuan s’apprécier. En revanche, à long terme, la direction ne fait guère de doute. Le développement de la Chine passera nécessairement par une modernisation des marchés bancaires et financiers et une ouverture de ces derniers à la concurrence étrangère, avec une libéralisation progressive du régime de contrôle des capitaux qu’il faudra gérer et mettre en œuvre sans précipitation. Or, plus les capitaux sont mobiles, plus le souci de conserver l’autonomie de la politique monétaire est contradictoire avec celui de maintenir un taux de change fixe. Grand pays, la Chine aura besoin de sa politique monétaire et laissera un jour flotter sa monnaie de façon plus ou moins gérée. C’est aujourd’hui ce qui permet au gouvernement chinois de répondre aux pressions américaines en confirmant son adhésion à terme à l’idée de flexibilité des changes. Mais cela se fera graduellement, et au rythme choisi par le gouvernement, en fonction des progrès des réformes internes et de la modernisation du système financier et bancaire.

 

Documents joints à l'article

Le probl ?me du yuan en graphiques comment
PowerPoint | 142.5 ko | document publié le 26 septembre 2003
Fichier de diapositives utilis ? comme support lors d’une table-ronde organis ?e par Citigroup ? Dubai le 25 septembre 2003
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